Arts Sainement

  • Positionnement d’Arts_Sainement face aux annulations de représentations 
  • Nous, Arts_Sainement, souhaitons nous positionner publiquement à la suite d’une série d’annulations de représentations dans le domaine des arts vivants. Ces annulations ont suscité des réactions que nous jugeons préoccupantes, à la fois dans les médias, au sein des institutions, des professionnel·x·le·s du milieu et des publics. 

    Nous considérons que les annulations doivent être comprises comme des symptômes, et non comme des problèmes en soi. Elles invitent à examiner les raisons structurelles qui les ont provoquées : des cadres de travail nocifs ne permettant pas le déroulement serein des représentations, ou encore une prise de conscience, parfois tardive, de contenu discriminatoire au sein de certains spectacles (1), ou la découverte que des personnes au sein de l’équipe sont mises en causes dans des cas de VSS ou maltraitance au travail.

    Nous tenons à l’affirmer clairement : rien ne justifie la souffrance dans le cadre du travail. Aucune œuvre, aussi ambitieuse ou reconnue soit-elle, ne devrait légitimer que des personnes s’épuisent, se mettent en danger ou subissent des violences — qu’elles soient physiques, psychologiques, symboliques ou systémiques — parce que « the show must go on ».(2)

    Gestion médiatique 

    Certaines prises de parole médiatiques déplorent ces décisions en les associant à une supposée faiblesse individuelle, à un manque de résistance à la pression, voire à une « fragilité générationnelle » qui remettrait en question la valeur du travail artistique et l’usage de l’argent public.

    Contrairement à ce que laissent entendre certains discours, une annulation est toujours une décision lourde, souvent collective, et presque systématiquement envisagée comme une solution de dernier recours. Elle fait suite à des alertes, à des souffrances exprimées et à des tentatives préalables de régulation.

    Réduire ces situations à des défaillances individuelles est à la fois simpliste et profondément déresponsabilisant. Cela empêche de nommer les mécanismes systémiques à l’œuvre : rapports de pouvoir déséquilibrés, hiérarchies implicites, précarité des statuts, pressions économiques et symboliques, culture du dépassement de soi et normalisation de la souffrance.(3)

    Argent public et responsabilité collective

    Nous refusons l’idée selon laquelle le fait qu’une œuvre soit subventionnée par de l’argent public justifie le maintien de représentations à tout prix, d’autant plus lorsque celles-ci se font au détriment de la santé, de la dignité ou du sentiment de sécurité des personnes impliquées.

    Au contraire, l’argent public doit servir à garantir des conditions de création et de réception respectueuses, et non à renforcer des logiques de contrainte, de silence ou de déni. Cela implique pour les institutions de repenser les cadres d’assurance et de contrat, afin que l’annulation ne soit plus considérée et vécue comme un échec ou une catastrophe, et qu’elle ne se traduise pas par une pression financière supplémentaire sur les artistes.

    Enfin, nous rappelons que le compromis n’est pas systématiquement une solution. Dans certaines situations, il empêche la reconnaissance des erreurs, la prise en compte des souffrances exprimées et la transformation réelle des pratiques.

    Les annulations devraient au contraire encourager les médias, les institutions culturelles, les financeur·euse·x·s, les directions, ainsi que l’ensemble du milieu des arts vivants à changer de regard, à ouvrir un espace de remise en question collective, à assumer les responsabilités institutionnelles et à engager des transformations structurelles durables.

    Soutien à celleux qui prennent la décision d’annuler

    Dans un secteur fortement marqué par la précarité, annuler une représentation expose les personnes concernées à des risques financiers, juridiques et réputationnels importants. Ces situations révèlent une fois de plus la nécessité d’interroger les rapports de pouvoir qui conditionnent la possibilité même de dire non.

    Nous exprimons notre plein soutien aux compagnies, artistes, équipes techniques et institutions qui choisissent d’annuler une ou des représentations. Ces décisions ne traduisent ni un manque de professionnalisme ni une incapacité à « tenir la pression », mais un acte de responsabilité, consistant à reconnaître des limites, à entendre des alertes et à refuser de maintenir des cadres nocifs. 

    Ce que nous défendons

    • La reconnaissance de toutes les formes de souffrance dans les arts vivants, qu’elles concernent le travail ou la réception des œuvres
    • La prise au sérieux des alertes émanant des publics, notamment lorsqu’elles sont liées à des rapports de domination
    • Le refus de la souffrance comme condition inhérente à la création artistique
    • Le soutien aux décisions d’annulation prises dans un souci de responsabilité
    • Une remise en question des rapports de pouvoir dans la création, la production et la diffusion des oeuvres
    • Une utilisation de l’argent public alignée avec des valeurs de respect et de soin
    • Une responsabilisation des institutions en définissant des cadres d’assurance et de contrat qui permettent une gestion sereine des conflits
    • La mise en place dans les budgets de temps de médiation en cas de conflit interne aux équipes et de bilan de fin de création pour systématiser une éthique de travail saine
    • l’application de la charte développée par notre association

    L’image actuelle n’a pas de texte alternatif. Le nom du fichier est : Arts_sainement-2-1024x1021-1.jpeg

    (1)  Au sujet de l’annulation du spectacle Inconditionnelles nous vous invitons à lire le communiqué du collectif Afro Swiss. Les violences systémiques racistes qui y sont nommées s’inscrivent dans le cadre d’un système institutionnel majoritairement blanc, qui continue de perpétuer ses privilèges en désignant comme responsables des annulations les personnes ayant dénoncé ces violences, plutôt qu’en reconnaissant ses propres responsabilités en matière de programmation, de gouvernance et de conditions de travail.

    (2) On note que cette tendance est culturelle et très marquée dans les arts scéniques francophones. En tant que professionnel·les ayant circulé et travaillé également en Suisse alémanique, nous y constatons que l’annulation n’est pas abordée avec la même rigidité morale, administrative ou médiatique. La santé physique et psychique des artistes y est davantage reconnue comme un enjeu central, et la capacité à annuler est un outil de responsabilité professionnelle, plutôt que comme un manquement ou un échec. Nous invitons la romandie à s’inspirer de ces modèles.

    (3)A ce sujet nous vous invitons à lire le rapport de la commission d’enquête relative aux violences commises dans les secteurs du cinéma, de l’audiovisuel, du spectacle vivant, de la mode et de la publicité fait en France en avril 2025.